“Avant, on était à 5 % de vêtements qui partaient en combustible pour les cimenteries. Aujourd’hui, on est à 15 à 17 %.” Pour Sylvie Fligny, directrice d’exploitation, ce chiffre résume à lui seul la transformation rapide du textile collecté sur la plateforme de tri. En seulement quelques années, la qualité des vêtements récupérés s’est dégradée, bouleversant l’équilibre économique et logistique du site.
Le basculement s’est amorcé il y a environ deux ans. À cette époque, la structure parvenait encore à valoriser près de 65 % des vêtements en réutilisation. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Seuls 40 à 45 % des textiles collectés trouvent une seconde vie. Tout le reste doit être orienté vers le recyclage ou vers des filières moins vertueuses, comme le combustible solide de récupération destiné aux cimenteries. Cette évolution, loin d’être anodine, entraîne une surcharge progressive de la plateforme de tri, dont le modèle économique repose avant tout sur la réutilisation des vêtements.
La fast fashion, moteur invisible de la saturation
Au cœur du problème, la qualité des textiles. Les vêtements issus de la fast fashion, souvent fabriqués à bas coût avec des matières synthétiques, envahissent désormais les centres de tri. “Sur un carton, parfois, on peut avoir la moitié avec ce type de vêtements”, observe Sylvie Fligny, citant notamment les produits de marques à bas prix.
Ces textiles ont une faible durabilité. Contrairement aux vêtements en coton d’autrefois, capables de durer des années, ceux-ci se dégradent rapidement. Résultat, ils deviennent difficilement réutilisables après une courte période d’usage. Paradoxalement, certains arrivent même neufs dans les bennes. “Les gens achètent, et comme ça ne leur va pas, ils donnent directement”, explique-t-elle. Une logique rendue possible par des prix dérisoires, qui alimente une surproduction massive de textile.
Un modèle économique fragilisé
Cette mutation des flux a des conséquences directes sur le fonctionnement de la plateforme. Moins de réutilisation signifie moins de recettes, et davantage de volumes à traiter en recyclage ou en déchets. La structure, autrefois liée à Emmaüs, a d’ailleurs été reprise par un acteur industriel spécialisé dans le tri optique et le recyclage Coléo.
Mais même avec de nouvelles technologies, l’équation reste complexe. Le recyclage textile demeure peu rentable, notamment face au coût du neuf. “Le recyclé revient plus cher que du neuf de mauvaise qualité”, souligne la directrice.
Recycler, oui… mais pour qui ?
Si des solutions techniques émergent comme l’effilochage, le retissage ou le mélange de fibres. Elles se heurtent au marché. Les industriels privilégient encore largement les matières vierges, moins coûteuses et plus simples à produire en grande série. De leur côté, les consommateurs restent attachés à des vêtements aux couleurs vives et aux prix bas. Une pratique difficilement compatible avec les contraintes du recyclage. “C’est un changement de mentalité”, insiste Sylvie Fligny, qui appelle à une mobilisation à la fois des marques et du public. Pour la directrice d’exploitation de coléo, la solution passe autant par les industriels que par les consommateurs.