À Montolieu, dans l’Aude, le livre ne se contente pas d’habiter les étagères. Il circule, il relie, il façonne l’identité même du village. Dans les ruelles anciennes, derrière les vitrines ou au détour d’un atelier, il est partout, comme un fil invisible qui relie les habitants, les visiteurs et les histoires. Ce village singulier s’est construit au fil du temps une réputation unique, celle d’un lieu où la culture n’est pas un décor mais une matière vivante, en constante transformation.
Aux origines d’un village entre défense et territoire
L’histoire de Montolieu s’ancre profondément dans le Moyen Âge. Dès le XIIe siècle, le village occupe une position stratégique entre deux rivières, l’Alzeau et la Dure, constituant un point d’entrée essentiel vers le nord de Carcassonne. Les fortifications, dont subsistent encore aujourd’hui des traces dans les rues et les places, témoignent de cette fonction défensive. La porte Saint-Denis, la rue des Remparts ou encore la place de l’Espérou racontent ce passé où le village était avant tout un verrou territorial.
Au XVIIIe siècle, le pont de Saissac vient compléter cet ancrage dans le paysage. Imposant, construit à flanc de gorge, il permet de relier la Montagne Noire au reste du territoire et transforme les conditions de circulation. Là où les habitants devaient autrefois descendre et remonter péniblement avec leurs charges, une nouvelle fluidité s’installe. Au cœur du village, l’église Saint-André, attestée dès le Xe siècle et reconstruite au XIVe, incarne quant à elle un autre pilier de cette histoire, mêlant architecture religieuse et fonction stratégique.
L’intuition d’un projet devenu modèle
Il faut attendre la fin du XXe siècle pour que Montolieu amorce une transformation radicale. En 1990, l’idée d’un village du livre émerge, portée par Michel Braibant, relieur d’origine belge. Inspiré par des expériences similaires en Europe, il imagine un lieu entièrement dédié aux métiers du livre et à leur transmission. À ses débuts, le projet suscite scepticisme et interrogations. L’idée semble audacieuse, presque irréaliste.
Je dois avouer qu’au départ, il n’y avait pas grand monde qui y croyait, parce que le projet semblait tout à fait farfelu, mais en fait, il s’avérait que c’était une très belle idée ! – Marc Chambaud
Et pourtant, en quelques mois à peine, la dynamique s’enclenche. Des libraires s’installent, certains venus de l’étranger, d’autres en reconversion, attirés par cette aventure singulière. Très rapidement, Montolieu attire l’attention des médias et du public. Le village devient un lieu de curiosité, puis une destination culturelle reconnue. « L’utopie s’est un peu transformée, mais elle s’est concrétisée, puisqu’il y a à peu près 60 emplois qui sont liés au village du Livre. C’est un village qui est très dynamique, qui est connu maintenant dans le monde entier. » Ce qui relevait de l’utopie prend forme, jusqu’à devenir aujourd’hui un modèle de revitalisation territoriale par la culture.
Des librairies comme lieux de rencontre
À Montolieu, les librairies dépassent largement leur fonction commerciale. Elles deviennent des espaces de vie, de dialogue et de transmission. Chaque lieu possède son identité, son ambiance, sa manière d’accueillir les lecteurs. Dans certaines boutiques, les ouvrages racontent l’histoire, les sciences ou les territoires. Dans d’autres, les livres d’occasion portent les traces de vies passées, comme autant de mémoires à transmettre.
Le fait qu’il contienne autant de mémoires, autant de livres, que l’énergie de tout ça roule et qu’elle est nourrie par beaucoup de personnes qui traversent, qui viennent, qui passent, ça devient magique ! – Dominique Gratton
Ce qui frappe, c’est la relation qui se tisse entre les libraires et les visiteurs. Ici, le livre circule, se partage, se donne parfois. Il devient un vecteur de lien, un prétexte à la rencontre. Cette dimension humaine est au cœur de l’esprit du village, où la culture se vit avant tout comme un échange.
Une tradition du livre bien plus ancienne qu’il n’y paraît
Si Montolieu est aujourd’hui identifié comme un village du livre, son lien avec cet objet remonte en réalité à bien plus loin. Des fouilles archéologiques ont révélé l’existence d’un ancien quartier lié à une abbaye bénédictine, ainsi que la découverte exceptionnelle de marque-pages médiévaux. Ces objets, extrêmement rares, confirment que le livre occupait déjà une place importante dans la vie locale plusieurs siècles auparavant. Ce passé donne une profondeur particulière au projet contemporain, comme un écho entre les époques.
Comprendre le livre comme un objet façonné
Le Musée des Arts et Métiers du Livre joue un rôle central dans cette transmission. Il permet de comprendre le livre non seulement comme un support de contenu, mais aussi comme un objet technique et artisanal. À travers les collections et les machines exposées, le visiteur découvre les grandes étapes de l’histoire de l’écriture et de l’imprimerie. Ici, Camille Grin participe à la transmission de ces techniques, elle est Relieur : « C’est marrant en fait comme métier parce qu’on est à la fois dans le passé parce que des fois, j’ai des incunables dans les mains, des livres très anciens où au-dedans, il y a encore du tabac, des fleurs séchées. […] On est transporté dans un passé, mais on est aussi dans le futur parce qu’en fait, notre rôle, c’est de faire en sorte que ce livre, il puisse tenir encore des siècles et des siècles. Donc, les livres que je fais, normalement, ils sont censés tenir bien après moi »
Dans les ateliers, des artisans perpétuent ces savoir-faire, notamment celui de la reliure. Entre tradition et création, ils redonnent vie aux ouvrages anciens et expérimentent de nouvelles formes. Le livre devient alors un espace de liberté, un terrain d’expression où se croisent techniques ancestrales et démarches contemporaines.
Je suis l’héritière de toute cette histoire de Michel Braibant, qui voulait valoriser les savoir-faire et les artisans et les artisanes – Camille Grin
Une mémoire industrielle toujours présente
Avant de devenir un pôle culturel, Montolieu a connu une autre vie, industrielle celle-ci. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, une importante manufacture de draps de laine s’installe le long de la Dure. Ces tissus, réputés pour leur finesse, sont exportés bien au-delà des frontières, jusqu’au Levant et en Chine. Cette activité fait vivre le territoire pendant plusieurs générations et marque durablement le paysage.
Aujourd’hui encore, les bâtiments, les ruines et certaines maisons témoignent de cette époque. L’histoire industrielle n’a pas disparu, elle s’est transformée.
Une reconversion tournée vers l’art et la création
L’ancienne manufacture est désormais un lieu culturel à part entière. Transformée en centre d’art, elle accueille des expositions, des artistes et des événements. Le lieu conserve son caractère brut et historique, tout en s’ouvrant à des formes de création contemporaines. Cette rencontre entre patrimoine et art vivant donne naissance à une atmosphère singulière, où le passé dialogue avec le présent.
Des artistes venus de différents horizons s’y installent et exposent leurs œuvres. Le site devient également un espace de rassemblement, notamment à travers des événements musicaux qui attirent un public fidèle. Loin des lieux culturels standardisés, Montolieu revendique ici une approche plus humaine, plus incarnée.
Avec le développement du Centre d’Art, il se passe de quelque chose de profondément humain, lié à la rencontre, à l’échange
Un musée tourné vers le monde
La coopérative musée Cérès Franco s’inscrit dans cette dynamique d’ouverture. Installée dans une ancienne cave viticole, elle abrite une collection d’art contemporain marquée par une grande diversité. Cérès Franco, galeriste et collectionneuse, a consacré sa vie à défendre un art libre, affranchi des frontières géographiques et culturelles.
Moi, je veux vraiment montrer aussi aux Audois que ce patrimoine leur appartient, que c’est à eux, et que derrière une belle façade et un beau bâtiment tout neuf, il y a aussi un travail de fond qui a été réalisé. Un travail qui, en fait, est aussi un peu le leur. Parce que c’est aussi parce que les Audois ont accueilli Cérès Franco et l’ont vue galérer à sortir toutes ses affaires du camion qu’elle a voulu rester. Elle s’est aussi attachée à ce territoire. – Maximilien Fortier
Le musée reflète cette vision en proposant un dialogue entre les œuvres, les cultures et les époques. Il s’accompagne d’un travail de documentation et de médiation, permettant aux visiteurs de comprendre les contextes et les histoires derrière les œuvres. L’objectif est clair : rendre l’art accessible tout en valorisant le patrimoine local.
Un village en mouvement permanent
Montolieu ne se résume pas à une image figée. C’est un territoire en mouvement, façonné par des transformations successives. Village fortifié, site industriel, pôle culturel, il a su évoluer sans jamais rompre avec son histoire. Aujourd’hui, ce qui unit ses différents visages, c’est une capacité à produire du sens, à créer du lien et à faire dialoguer les générations. Montolieu apparaît ainsi comme un exemple rare de territoire où le patrimoine et la création ne s’opposent pas, mais se nourrissent mutuellement.
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