Une vallée de montagne classée et habitée
Au nord de l’Andorre, Ordino s’étire dans les Pyrénées comme un territoire où la nature et les activités humaines doivent composer en permanence. La vallée est reconnue comme réserve de biosphère par l’UNESCO, un label qui repose sur un principe simple : protéger les écosystèmes tout en maintenant des formes de vie et d’économie locales.
Sorteny, un cœur écologique sous tension
Première étape : la vallée de Sorteny et son parc naturel. Au début de notre visite, Marc Font, Responsable environnement nous présente la réserve comme un espace vivant, traversé par des usages multiples. Le lieu est décrit comme un espace de protection mais aussi de connaissance. On y recense une biodiversité exceptionnelle, avec une richesse floristique particulièrement dense dans un périmètre restreint.
« Une réserve de biosphères, c’est un espace où les gens, volontairement, ont décidé de faire des efforts, des grands efforts pour atteindre la durabilité des ressources naturelles. »
Mais cette ambition se heurte à une réalité structurelle : le tourisme est central dans l’économie locale. D’où une question récurrente : comment accueillir sans dégrader, « Les visiteurs, doivent faire partie de la solution, part du problème. » Le parc devient ainsi un espace de médiation entre conservation et fréquentation. Alain, agent du parc, décrit cette réalité quotidienne : « Aujourd’hui, on a de la Pologne, des Anglais, Français, Espagnols. Des fois, on a 5, 6, 7 nationalités différentes en une journée. »
Le territoire est aussi décrit comme un réservoir d’espèces sensibles. On y trouve notamment des espèces emblématiques des Pyrénées comme le gypaète barbu ou le grand tétras, mais aussi des formes plus discrètes liées à des micro-habitats. L’épisode évoque également une richesse floristique exceptionnelle : « On parle de plus de 800 espèces de flore dans un petit parc de 1000 hectares de surface. On peut dire que c'est un des parcs avec la plus haute richesse de l'Europe au niveau de flore. »
Guides et montagne : entre transmission et incertitude
Les guides de montagne occupent une place charnière. Ils accompagnent les visiteurs tout en observant l’évolution des usages. Joan Marc Xarpell, du Bureau des Guides de Grandvalira résume une transformation profonde : « Ça s’est démocratisé, donc forcément, ça a changé. » L’accès à la montagne s’est élargi, mais avec lui apparaissent de nouveaux risques et de nouvelles responsabilités. Il ajoute : « Le risque ici, c’est d’être victime de son succès. »
Derrière cette formule, une tension structurelle : plus de fréquentation signifie davantage d’activité économique, mais aussi une pression accrue sur les milieux naturels.
« Et ici en Andorre, c'est vrai que la partie économique a pris un gros dessus. Donc, les villes commencent à grandir. Mais bon, ça nous permet de manger sans avoir à faire, de vivre et sans faire beaucoup de kilomètres. » Il nuance néanmoins : « Il y a des paroisses comme Ordino, où je crois qu'ils ont su trouver un juste milieu un peu. »
Dans la parole des guides, la montagne apparaît comme un espace qui doit conserver sa part d’incertitude et de risque. « Qu’on garde encore ce côté de liberté un peu en montagne », dit-il, avant d’ajouter : « Je pense que la montagne doit rester dangereuse. Parce que c’est le seul endroit où on doit accepter d’être à notre niveau. » L’idée revient avec insistance : la performance y est relative, dépendante des capacités de chacun, et l’échec fait partie de l’expérience. « Si la montagne était facile et n’était pas dangereuse, ça ne serait pas intéressant », poursuit-il, soulignant que le défi est constitutif de l’attrait du milieu.
Je pense que la montagne doit rester dangereuse. Parce que c'est le seul endroit où on doit accepter d'être à notre niveau.
Une économie de vallée entre héritage et adaptation
Dans la vallée, l’économie repose sur un assemblage ancien : agriculture, élevage, tourisme, et activités saisonnières comme le ski. Un peu plus loin à Arans, Miquel Pujal, Sixième du nom, décrit cette hybridation des métiers : « Je m’occupe de mon bétail l’été, l’hiver je suis aux pistes de ski comme dameur. Depuis déjà presque 30 ans, je passe ma vie comme ça. »
Issu d’une longue lignée d’éleveurs, il décrit un métier transmis presque malgré soi : « Je suis éleveur parce que mon père était éleveur, parce que mon grand-père l’était aussi. Et puis quand tu es né dedans… c’est comme un virus qui se colle à ta peau et qui ne te lâche pas. » Pourtant, cette continuité familiale ne suffit plus à assurer une stabilité économique : « ici, c’est encore difficile de vivre seulement de l’élevage aujourd’hui. » Le modèle s’est diversifié, entre cultures de tabac, activités touristiques et emplois saisonniers. Il évoque ainsi le rôle du ski dans l’économie locale : « la station de ski de Ordino-Arcalís, elle a été créée pour ça, pour donner du travail aux gens de la paroisse », avant de rappeler son propre parcours, débuté très jeune dans la station.
Il souligne aussi la transformation démographique : « Quand je suis né, dans le village d’Arans, on était 34 habitants… et maintenant, on est 500. »
Le territoire lui-même évolue, notamment sous l’effet du climat. Il observe : « il y a 20 ou 30 ans, tu pouvais commencer à mettre les vaches en estive mi-mai. Maintenant, il faut vraiment attendre fin mai largement. » La neige, elle aussi, devient plus incertaine, compensée par la neige de culture pour maintenir l’activité touristique.
Dans ce contexte, la notion de réserve de biosphère prend un sens très concret pour les habitants. L’équilibre recherché repose alors sur une articulation fragile entre activités humaines et respect des cycles naturels
Hôtellerie familiale et mutation du tourisme
Le secteur touristique illustre également cette évolution. Ivan Bringue perpétue une histoire familiale commencée par son grand-père au début des années 1970. « Techniquement, je suis la troisième génération », explique-t-il. En quelques décennies, l’hôtellerie locale a profondément évolué, passant d’un tourisme essentiellement estival à une activité répartie sur toute l’année grâce au développement du ski et de la randonnée. Pour autant, l’esprit des lieux demeure le même : « L’esprit de cette vallée, c’est les gens. » Dans une paroisse reconnue comme réserve de biosphère, le tourisme est pensé en lien avec la préservation du territoire, comme en témoigne l’adaptation des infrastructures aux enjeux environnementaux.
Au cœur du centre historique d'Ordino, Édouard Betriu, le cònsol menor (maire-adjoint) de la paroisse d'Ordino, voit dans le patrimoine bâti et les traditions locales l'une des clés de l'identité de la vallée. Devant l'horloge et le clocher qui rythment la vie du village, il rappelle l'attachement des habitants à leur héritage : « Chaque demi-heure, la cloche de l'église sonne. C'est l'histoire, surtout dans les Pyrénées, en Andorre et dans toutes les Pyrénées, qu'on préserve cette culture de nos ancêtres. »
Pour lui, si Ordino a mieux résisté que d'autres territoires à la pression immobilière, c'est grâce à des choix anciens et assumés : limitation de la hauteur des bâtiments, utilisation de la pierre et du bois du pays, mais aussi une volonté collective de préserver le caractère de la paroisse. « Trouver un équilibre de croissance immobilière entre la croissance nécessaire pour pouvoir vivre (...) et aussi l'élevage, l'agriculture », résume-t-il.
Un équilibre indispensable dans une vallée où le tourisme reste un moteur économique majeur, mais où la préservation des paysages et des activités traditionnelles demeure une priorité pour les générations futures. Cette recherche permanente du compromis constitue, selon lui, l'une des expressions les plus fortes de l'identité montagnarde d'Ordino.
L’école, miroir du territoire et enjeu d’avenir
À l’école française d’Ordino, la montagne est bien plus qu’un décor : elle devient un véritable outil pédagogique. Professeure depuis plus de cinquante ans en Andorre, Odile Haeffelin profite de cet environnement exceptionnel pour sensibiliser ses élèves à la nature dès le plus jeune âge. « Ordino, c’est juste fabuleux pour un enseignant et pour les élèves parce qu’on a énormément de possibilités de se promener dans la nature, d’observer la nature », explique-t-elle.
Sorties sur le terrain, découverte de la faune et de la flore, nuit au refuge de Sorteny : l’apprentissage se fait au contact direct du territoire. L’établissement développe également un « livret d’éco-citoyens », un parcours suivi du CE2 au CM2 pour transmettre les bons gestes envers l’environnement mais aussi envers les autres.
Pour l’enseignante, les enfants ont aujourd’hui « de plus en plus la notion du respect de la nature, la protection de l’environnement et une âme écologique ». Derrière cet optimisme demeure toutefois une inquiétude pour l’avenir. Si l’Andorre offre un cadre de vie privilégié, la flambée du coût du logement menace la capacité des jeunes générations à rester vivre au pays. « J’espère que ça ne les fera pas partir d’ici », confie-t-elle.
Entre attractivité économique, développement touristique et préservation des paysages, Ordino doit donc relever un défi déjà évoqué tout au long de cet épisode : maintenir l’équilibre qui fait aujourd’hui sa singularité.
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