PODCAST. L'héritage des montreurs d'Ours

Rédigé le 04/09/2026
Klervie Vappreau

Au XIXᵉ siècle, dans les vallées du Couserans en Ariège, des hommes quittaient leurs villages avec un compagnon hors du commun : un ours dressé pour les spectacles de rue. De la montagne pyrénéenne aux grandes villes d’Europe, puis jusqu’aux États-Unis, les montreurs d’ours ont écrit une page méconnue de l’histoire de l’émigration. Un récit fait de voyages et de transmission familiale.

Dans les vallées ariégeoises du XIXᵉ siècle, la montagne offre peu de ressources. Alors pour beaucoup d’habitants, partir devient une nécessité.« On ne pouvait plus vivre à cinq ou six, ou souvent plus de dix dans les familles, sur quelques lopins de terre », raconte Pierette, descendante de montreurs d'Ours. Certains deviennent colporteurs, d’autres ouvriers saisonniers. Dans plusieurs villages du Couserans, notamment autour d’Ercé dans la vallée du Garbet, une activité particulière apparaît : capturer des oursons, les élever puis les dresser pour les présenter au public. Peu à peu, cette pratique devient une véritable spécialité locale. Mais derrière l’image du spectacle se cache une réalité beaucoup plus complexe. Les montreurs d’ours sont avant tout des hommes qui cherchent à survivre. « Ce n’était pas forcément par plaisir. C’est aussi une histoire de pourquoi les gens s’en vont de leur pays », explique une descendante.


Je cherche mes ancêtres montreurs d'ours 

Élever un ours : une relation de dressage

L’ours occupe une place centrale dans la vie des montreurs. L’animal est élevé au sein même des familles. « On lui préparait des bouillies de maïs, des bouillies avec du pain dur. On lui préparait la nourriture qui ne touchait pas à la viande ». Les enfants, eux, grandissent avec cet animal impressionnant. « Les enfants, bien sûr, avaient très peur de cet animal qui grandissait vite », poursuit une descendante. 


Entre 1850 et 1920, plusieurs centaines de montreurs d’ours quittent l’Ariège. Leur destination : l’Europe, puis l’Amérique. Leur voyage est particulièrement difficile. Sur les routes, ils doivent affronter l’inconnu : ne pas parler les langues, être obligés de dormir dehors, d’affronter des dangers, et de longs voyages en bateau dans les conditions les plus difficiles. 

Des Pyrénées aux États-Unis : une aventure hors norme

Archives Mumo

Une fois arrivés aux États-Unis, certains connaissent une véritable notoriété. Les spectacles attirent les foules et certains journaux américains relatent leurs représentations. Pour ces montagnards venus de villages isolés, le changement est immense.

Jean Rogalle en Indonésie (Archives Musée des Montreurs d'Ours)

Des carnets de voyage qui racontent une vie d’itinérance

Le Mumo

Pour comprendre ces parcours, les archives présentes au Musée des Montreurs d'Ours à Ercé, jouent aujourd’hui un rôle essentiel. Parmi les objets conservés figure un carnet de saltimbanque.

Un carnet de Saltimbanque

Ce carnet, qui a traversé les décennies, était délivré par la préfecture. Avant de partir, les montreurs devaient obtenir un certificat de bonne conduite délivré par leur commune. Ces documents permettent aujourd’hui de retrouver les traces de ces voyageurs oubliés. 


« Dans ma famille, on n’en parlait pas »


Pendant longtemps, certaines familles n’ont pas parlé de leurs ancêtres montreurs d’ours.« C’était une honte, mais on ne souhaitait pas parler de ce métier qui était un métier de pauvres gens, un métier de personnes sans fortune, sans ressources. » Pour d’autres familles, au contraire, cette histoire est devenue une source de fierté. « Mon arrière-grand-père est parti et lui, il a tout raconté, tout un tas d’anecdotes. Il était fier d’avoir fait ça. » - Bernadette, descendante. 

Quand les montreurs d’ours deviennent restaurateurs à New York


Au début du XXᵉ siècle, les spectacles d’animaux disparaissent progressivement. Aux États-Unis, les nouvelles réglementations rendent cette activité de plus en plus difficile. Claude Dégeilh appartient à cette génération d’Ariégeois qui ont traversé l’Atlantique au XXᵉ siècle. Dans sa famille comme dans beaucoup d’autres de la vallée, le départ vers l’Amérique est presque devenu une tradition.« Pour gagner un peu plus d’argent qu’on gagnait ici, parce qu’on était agriculteurs… Tout le monde partait aux États-Unis », raconte-t-il. Comme beaucoup d’Ariégeois avant lui, il rejoint New York. Là-bas, il découvre un monde totalement différent de celui des vallées pyrénéennes. Pendant 17 ans, il travaille dans la restauration, un secteur dans lequel de nombreux habitants du Couserans se sont reconvertis après l’arrêt progressif des spectacles d’animaux et qui devient un véritable réseau communautaire pour les migrants ariégeois.

« J’ai commencé comme commis. Je suis devenu serveur, et puis maître d’hôtel. » À Manhattan, il côtoie un univers qu’il n’aurait jamais imaginé depuis son village natal.


« Ah, c’était pas mal. En plein Manhattan. Les stars, j’en avais tous les jours. »

Après plusieurs années aux États-Unis, certains choisissent finalement de rentrer. « C’était un peu la nostalgie », confie l'ancien expatrié, dans son fauteuil épais. 

Une mémoire familiale entre deux continents


Dans la maison familiale de Madeleine le Laennec, les traces du passé restent présentes : photographies, cartes postales, souvenirs de New York. « Il y a une carte postale, là, New York, Empire State Building. Et après, j’ai quelques photos de mes parents dans les rues de New York. Ça a été très émouvant. » À travers Madeleine et Sylvie sa fille, c’est toute une histoire de mobilité entre les montages ariégeoises et Manhattan qui apparaît : celle d’hommes et de femmes partis chercher ailleurs ce que leur vallée ne pouvait plus leur offrir, tout en conservant un lien profond avec leur terre d’origine. 


Je suis partie parce qu'ici, il n'y avait pas d'avenir. Alors à 24 ans, j'ai décidé de m'en aller. - Madeleine


Retrouver ses ancêtres pour comprendre son identité


Aujourd’hui, les descendants poursuivent ce travail de mémoire.

Alexandrine Loubet a découvert tardivement le lien entre son histoire familiale et celle des montreurs d’ours« Je ne savais même pas que j’en avais un dans ma famille. Et en plus, je ne savais pas que mon prénom venait de lui. » Pour elle, cette recherche dépasse la simple curiosité historique. 


Je cherche mes ancêtres Montreurs d'Ours 

« C’est fort d’avoir des racines quelque part ». 


Cette première démarche la mène à une rencontre déterminante avec Françoise Lewis, une chercheuse Canadienne passionnée par cette histoire. Descendante elle-même d’un montreur d’ours, cette ancienne pharmacienne a consacré une grande partie de sa retraite à retrouver les parcours de ces hommes dans les archives françaises, anglaises et américaines Grâce à ses recherches, Alexandrine découvre les voyages de son ancêtre.« Cette dame a fait toutes les recherches. Donc, elle a reconstitué les huit voyages de mon ancêtre aux États-Unis. »


Au fil des documents retrouvés, Alexis (premier montreur d'Ours d'Ercé) cesse d’être une simple figure familiale pour devenir un personnage à part entière : un homme qui a quitté son village, traversé les océans et construit une vie loin de ses montagnes. De ses recherches, Alexandrine en a écrit un livre, Le Murmure des ancêtres, aux éditions CAIRN. « Au gré des messages, j’en apprenais un peu plus sur mon ancêtre. Et ça a été fort. »


Une mémoire vivante dans les paysages du Couserans


Dans les villages d’origine, cette histoire reste profondément liée au territoire. À Cominac, certaines constructions témoignent encore de cette époque. L’église du village aurait notamment été bâtie grâce à l’argent rapporté par les montreurs d’ours.« Elle appartenait aux gens parce que c’était eux qui l’avaient construite », rappelle Alexandrine Loubet. Aujourd’hui, les descendants voient dans cette mémoire un héritage à préserver.


« Il n’y a pas que l’avenir qui compte, il y a aussi le passé, pour que l’on se souvienne de nos ancêtres. »


Les montreurs d’ours ne parcourent plus les routes. Mais leur histoire continue de résonner dans les vallées pyrénéennes. Elle raconte l’émigration, la recherche d’une vie meilleure, les liens familiaux et la force des racines. Comme le résume une descendante :

« Savoir d’où je viens, pour savoir où je vais. »