Le dernier gardien de phare d’Occitanie
Depuis les hauteurs du Cap Leucate, une lumière guide les marins depuis des décennies. Au sommet des falaises, le phare veille sur la Méditerranée. Depuis 1995, un homme en est le gardien. Laurent Simon est officiellement « technicien des phares et balises ». Dans les faits, il est le dernier gardien de phare d’Occitanie. Son quotidien mêle surveillance, entretien, mémoire du métier et passion de la mer.
Un concours, une porte ouverte
La première fois que j’ai vu la mer, j’avais 20 ans.
Le parcours de Laurent commence loin de la mer. Originaire de Lorraine, il travaille avec son épouse Jeannine dans un paysage de cheminées d’usine et de ciels gris. Jusqu’au jour où une opportunité le mène dans le sud de la France. Une rencontre avec un constructeur de bateaux, des lectures de grands navigateurs, et une intuition : « un phare, c’est comme un bateau sur l’eau ». Il s’inscrit au concours de gardien de phare, le réussit, et part à Brest, dans la seule école dédiée au métier. Il découvre alors, à 20 ans, la mer pour la première fois.
La fin d’un savoir-faire
Lorsque Laurent intègre la profession, le métier vit ses dernières années sous sa forme historique. L’organisation de travail reste exigeante : longues périodes isolées, conditions rudes, vie de famille bouleversée. Il reçoit ce savoir-faire transmis par les anciens, celui d’un métier souvent discret, parfois rude, mais fondé sur la présence humaine auprès de la lumière. Peu de temps après, tout change. L’automatisation progresse, les équipes se réduisent. La DIRM, basée à Marseille, pilote le service ; Laurent prend en charge tout le balisage maritime entre Cerbère et les Cabanes-de-Fleury. Aujourd’hui, il assure l’entretien des ESM, les établissements de signalisation maritime : feux, couleurs, formes et balisages.
Une mémoire vivante des phares
Laurent porte un regard à la fois lucide et passionné sur son métier. Il insiste sur la responsabilité du gardien : derrière chaque feu, il y a des vies. Il raconte aussi les gestes quotidiens : remonter un feu autonome, vérifier les batteries, nettoyer les vitres après un coup de marin. Parfois, des situations inattendues surgissent dans la coupole : un écureuil, des oiseaux entrés dans l’optique. Le phare devient alors un lieu de surprises, de technique et d’attention permanente.
Un phare unique
Le phare de Leucate possède une architecture singulière. Construit après la guerre, il remplace une installation détruite. Faute d’architectes publics, le service a fait appel à des architectes privés. Le béton armé est utilisé, y compris pour l’escalier en colimaçon, caractéristique rare dans les phares. Au sommet, la lentille de Fresnel projette deux éclats toutes les dix secondes, avec une portée estimée par Laurent à environ 35 kilomètres. La rotation de l’optique, la concentration de la lumière au plan focal et la signature lumineuse du phare composent ce langage visuel destiné aux navigateurs.
Une vie au rythme de la mer et du vent
Ce qu’il y a de beau ici ce sont les lumières. C’est toujours changeant, la mer change toujours de couleur. Que ce soit au lever du ciel ou au coucher de soleil. C’est toujours surprenant, les arcs-en-ciel, c’est jamais figé. Et c’est beau.
Laurent et Jeannine vivent dans le phare. Elle en décrit la beauté simple : les lumières changeantes, les nuances de la mer, les arcs-en-ciel, le silence choisi. La solitude n’est pas une contrainte, mais un cadre de vie. Leur maison est aussi un atelier où Laurent répare les équipements. Bordélique selon lui, l’espace de travail reflète l’engagement : « on ne peut pas faire d’erreur quand il y a des vies derrière ». La vie au phare se partage même avec un troisième habitant : Chico, le chien, « le gardien des gardiens ».
Transmettre et partager
Laurent fait parti de l’association Découverte des Phares et du Patrimoine Maritime. Elle réunit les passionnés du monde maritime : ce qui est « sur l’eau, sous l’eau et à terre ». Chaque année, une semaine de conférences et d’expositions se tient à Port-Leucate : photographies, plongée, poissons, bord des étangs. Le phare n’est pas seulement un lieu de travail ; c’est un lieu de vie et de transmission.
Le chant du vent en haut du phare
On a l’impression que le phare chante. Il y a comme des voix, des sifflements, des ululements. Mais ça, c’est très fort et très rigolo. Ça fait un peu comme le chant des baleines…
Quand souffle la tramontane ou le vent d’ouest, le phare devient un instrument. Laurent décrit le son comme des voix, des ululements, presque le chant des baleines. Cette musique du vent fait partie des expériences qui, après trente ans, continuent d’émerveiller. Monter dans la coupole n’est jamais un geste routinier. C’est un face-à-face avec l’horizon.
Oser ouvrir des portes
En redescendant l’escalier, Laurent évoque une philosophie simple : la chance n’existe pas seule, elle vient des portes que l’on ose ouvrir. Venant de Lorraine, il a décidé de changer de vie. « Si on n’ose pas, on n’aura que des regrets. » Il dialogue avec des jeunes, transmet son expérience, affirme croire en leur volonté de faire bouger les choses. Son récit est celui d’un métier, d’un territoire et d’une ouverture au monde.
Pour aller plus loin, un film réalisé par François Brun.
Partez à la découverte de Paul, gardien des nécrophages, ou encore Marine, passeuse de Mer dans Sentinelles des Pyrénées.


