Les fortes chaleurs qui se succèdent depuis le printemps ont déjà des conséquences majeures sur les exploitations ariégeoises. Selon les secteurs, les pertes de fourrages atteignent entre 30 et 70 %, tandis que les animaux subissent un important stress thermique et hydrique. Une situation jugée hors normes par les professionnels.
« On fait que sauver les meubles »
« C'est inédit », résume Mickaël Razou, éleveur bovin et céréalier à Mirepoix, au GAEC du PIC.
« On se rapproche des sécheresses de 2022 et de celle de juin 2025, et on constate finalement que les situations dites inédites se rapprochent : cette année, la canicule a commencé dès le mois de mai. »
Ainsi, faute d'herbe, de nombreux éleveurs ont déjà commencé à puiser dans leurs réserves de fourrage prévues pour l'hiver, faisant craindre des difficultés d'approvisionnement dans les prochains mois.
"Concernant la production fourragère c'est 30 à 40% de pertes au minimum, les céréales de 10 à 20%, et les cultures d'été , je le vois mal barrées, on met de l'irrigation en place, mais on fait que sauver les meubles, on n'accompagne plus la culture, on sauve ce qui est sauvable".
Au-delà des pertes agricoles, c'est toute l'organisation des exploitations qui est remise en question.
« Notre organisation a été complètement bouleversée. On travaille très tôt le matin, puis de nouveau en fin de journée, parfois jusque tard dans la nuit. Cette année, les foins ont commencé dès le mois de mai, en parallèle des autres travaux, suivis des moissons en juin et d'une irrigation avancée et précipitée. Certains chantiers sont forcément délaissés pour en prioriser d'autres, car les journées ne font que 24 heures », explique Mickaël Razou.
Autre difficulté : l'eau. Avec la chaleur, une vache peut boire jusqu'à 100 litres par jour. À la tête d'un cheptel de 50 mères limousines, Michael Razou doit composer avec les fortes chaleurs.
« Avec mon cheptel, la consommation atteint près de 7 000 litres d'eau tous les deux jours. Ce sont des consommations records. C'est pourquoi j'évoquais la mise en place d'une adduction d'eau pour l'abreuvement : avec de tels besoins, il devient impossible de suivre le rythme des approvisionnements. Nous sommes actuellement en train d'évaluer le coût de l'installation d'une conduite d'eau de 984 mètres afin d'alimenter directement le parc. »
La production de lait en baisse, les animaux éprouvés
À Castelnau Durban, Guillaume Nuti, éleveur bovin laitier et producteur de fromage, partage les mêmes inquiétudes.
« Il n'y a pas de pluie annoncée avant au moins quinze jours. Avec les fortes chaleurs qui reviennent, l'eau devient une préoccupation de tous les jours. Une vache laitière a besoin d'au moins 100 litres d'eau par jour lorsqu'il fait très chaud. Elle produit du lait, rumine, transpire... cette eau est indispensable. Et là, on constate déjà une baisse de production »
Si cette baisse de production de lait impacte directement son activité de transformation fromagère, c'est avant tout la santé de son troupeau qui l'inquiète.
« Nous, on n'a pas la clim à l'extérieur, les animaux non plus. Dès qu'il fait entre 25 et 30 °C, les vaches se mettent à l'ombre. Pendant les heures les plus chaudes, elles ne bougent plus, elles ne mangent plus. Elles perdent de l'état, elles se fatiguent et se mettent au ralenti. »
À cette fatigue animale s'ajoute celle des éleveurs.
« On commence plus tôt le matin et le soir il faut revenir pour la deuxième traite, avancer les clôtures et s'occuper du troupeau. Les journées sont fatigantes parce qu'il fait chaud, mais surtout parce qu'elles sont longues et qu'elles se répètent. En parallèle, il fallait encore terminer les foins. Ce ne sont pas des périodes très reposantes. Il nous reste entre quinze jours et trois semaines d'herbe. Après, il faudra nourrir les animaux directement au pré avec du foin et compléter avec du maïs et de la féverole. »
« La ligne rouge a été dépassée »
Face à cette situation, la chambre d'agriculture de l'Ariège a activé une cellule de crise. Son président, Philippe Lacube, alerte sur des conséquences qui dépassent désormais le simple épisode de sécheresse.
« Animaux qui avortent, volailles décimées, cultures en souffrance » : pour lui, « la ligne rouge a été dépassée ».
« Après la première coupe d'herbe, certaines parcelles sont quasiment vides, les sols sont dégradés et les rendements céréaliers ont fortement chuté, dans un contexte de prix bas.
Vous avez au Gaec du Pic, il n'y a plus rien. Et c'est ça qui m'inquiète parce qu'on n'est que le 6 ou 7 juillet. Et on va avoir une deuxième vague, avec des températures qui vont monter jusqu'à mardi de façon exceptionnelle. Et on n'est pas à la fin de l'été. »
Pour Philippe Lacube, l'enjeu est désormais la survie de certaines exploitations.
« Je crains qu'aujourd'hui certains de mes collègues ne passent pas le cap. Après une succession de crises, de nombreuses exploitations sont à bout de souffle. Le monde agricole a toujours fait preuve d'une grande résilience, en s'appuyant sur des revenus modestes et sur une forte solidarité familiale. Mais cette capacité d'adaptation a ses limites, et nous sommes en train de les atteindre. »
« D'année en année, la chaleur augmente »
En déplacement au Gaec du Pic, à Mirepoix, le préfet de l'Ariège, Hervé Brabant, estime que ces épisodes de chaleur extrême illustrent les effets du changement climatique sur l'agriculture.
« D’année en année, la chaleur augmente, les épisodes de crise s’accumulent et ce qu’on a connu n’est pas ce qu’on connaîtra demain. Donc, il y a effectivement un impact, et l’impact principal porte aujourd’hui sur l’agriculture. Les animaux boivent beaucoup plus, mangent beaucoup moins, souffrent de la chaleur. Ils s’engraissent moins vite et sont moins productifs. »
Le préfet défend également une accélération des projets destinés à sécuriser la ressource en eau.
« Il est essentiel d’agir rapidement. L’État est pleinement mobilisé pour accélérer le projet d’adducteur du Touyre. Aujourd’hui, même lorsque le barrage de Montbel est plein, les pertes par évaporation sont importantes. Il y a vingt ans, les pertes par évaporation étaient bien plus limitées. Aujourd’hui, sur 100 litres d’eau stockés, près de 20 % peuvent s’évaporer, contre environ 5 % il y a une vingtaine d’années. C’est pourquoi nous voulons faire avancer ce projet le plus rapidement possible, idéalement dès cet été. Il faut également engager un véritable travail sur le développement des retenues collinaires afin de mieux sécuriser la ressource en eau. »
Le représentant de l'État a enfin assuré qu'il ferait remonter au gouvernement les difficultés rencontrées par les agriculteurs ariégeois, notamment dans le cadre des discussions sur la future Politique agricole commune.


